CHAPITRE VII

Nous prîmes la mer à Hondarth, en direction d'Atvia. C'était le chemin le plus rapide. En plus de Varien, de Lillith, de Ian, de Tasha et de moi, j'emmenai une escorte de seize hommes d'armes sélectionnés parmi la Garde du Mujhar. Ian, peu enclin au décorum, considérait tout cela d'un œil amusé. Je me sentais à la fois fier et résigné. J'étais satisfait d'accepter mon rôle d'héritier d'Homana et les traditions qui l'accompagnaient, mais je venais de comprendre à retardement que le mariage, même par procuration, m'avait ôté à jamais la liberté de me dérober à mes devoirs princiers.

Le temps fut clément durant notre voyage. Les pluies avaient cessé. Seule une faible brise gonflait les voiles de notre vaisseau.

Nous laissâmes derrière nous les murs blanchis à la chaux et les collines couvertes de lilas de Hondarth. Devant se profilait l'Ile de Cristal, entourée de ses brumes perpétuelles.

— C'est un lieu chargé d'histoire, rujho, me dit Ian, debout à côté de moi près de la rambarde. Tu y penses parfois ?

— J'y ai bien assez pensé quand les shar tahls me faisaient apprendre par cœur toutes les légendes !

— Oui, moi aussi... Maintenant, ces récits me semblent plus réels, plus compréhensibles.

— Je n'ai pas l'intention de réciter ces leçons, dis-je.

— Pourquoi ne pas me les raconter, à moi ? dit une voix sensuelle derrière nous. Vous savez sans doute que j'ai appris une histoire différente.

Je me tournai vers Lillith. Elle portait une cape indigo dont les bords ourlés d'un fil d'or se soulevaient dans la brise. Sa chevelure défaite volait autour de ses épaules. Je frissonnai, pensant à un suaire.

— Et si je vous disais ce que je sais de l'Ile ?

Elle se glissa entre Ian et moi, sans nous toucher, mais j'avais conscience de sa présence comme si elle était un vin trop capiteux pour que je garde mon bon sens.

— Elle est la terre natale des Cheysulis, reprit-elle. Le cœur d'Homana.

— Les Ihlinis, eux, sont apparus en Solinde, dis-je, un peu surpris qu'elle reconnaisse la vérité.

Elle me fit un sourire lointain.

— Les Ihlinis sont originaires d'Homana. Tynstar l'a dit à Karyon, peut-être aussi à votre père. C'est la vérité, Niall. Autrefois, les Ihlinis et les Cheysulis étaient aussi proches que Ian et vous.

— Ma dame, répondis-je sèchement, ce sont des mensonges que nous aimerions mieux ne pas écouter.

Ian intervint.

— Que savez-vous de Tynstar ?

Avant qu'elle puisse parler, je posai une autre question.

— Quel âge avez-vous, Lillith ? Je sais que les Ihlinis ont des charmes pour empêcher le vieillissement.

— Je vais répondre à vos deux questions : j'ai dépassé les cent ans, et Tynstar était mon père.

— Tynstar ? Comment... ?

— Vous pensez à Electra, n'est-ce pas ? Quand un homme vit plus de trois cents ans, il n'a pas une seule femme dans sa vie. Electra a été la dernière, mais pas la première. Ma mère était ihlinie.

— Strahan est votre demi-frère, dis-je, repensant à l'homme qui m'avait presque noyé dans la boue.

— Mon jeune frère, oui. Et il est si... novice dans son art... Il lui reste beaucoup à apprendre.

— Mais pas à vous, je parie ? dit Ian d'un ton dur. Vouliez-vous nous rappeler votre puissance ? Ne vous inquiétez pas, ma dame, je ne risque pas de l'oublier !

— Non, je le vois. Pourquoi pensez-vous que je vous veuille du mal ?

— Vous êtes ihlinie, répondit Ian.

— Et votre parente. Je suis la reine sans couronne d'Atvia. Alaric me suffit. Que ferais-je d'Homana ? Pourquoi supposez-vous que j'ai envie de le conquérir ?

— Vous êtes ihlinie, dis-je à mon tour.

Cela semblait une raison suffisante.

— Oui. Les seconds enfants des Premiers Nés, et donc une menace pour vous. Mais nous ne cherchons pas tous à empêcher la réalisation de la prophétie.

— Je sais ce qu'a dit Tynstar à Karyon et à mon père. L'accomplissement de la prophétie signifie la fin des Ihlinis. Comment pourriez-vous ne pas travailler contre elle ?

— Vous commencez à comprendre, je vois. Vous dites que nous sommes des démons, l'incarnation du mal... Mais nous nous battons pour survivre, comme vous l'avez fait. Que voulez-vous accomplir ? Un qu’mahlin cheysuli contre les Ihlinis ?

— Vous en avez assez dit ! cria Ian, livide.

— Croyez-vous ? Non, je ne pense pas. Mais il est vrai que vous êtes assez fanatique pour être a’saii.

Avant que je puisse lui demander d'où elle tenait sa connaissance de la Haute Langue, elle se détourna et partit.

Ian, a'saii ? Impossible !

Puis je regardai son visage décomposé et je ne fus plus sûr de rien.

— Rujho..., commençai-je.

— Elle a une langue de vipère !

— Une vipère peut-elle dire la vérité ?

— Tu la crois ?

— Non, dis-je, troublé. Je ne pense pas que les Ihlinis soient autre chose qu'hostiles envers nous. Mais si elle disait vrai sur leurs motivations ?

— Quelle importance ? lança Ian. Serais-tu moins mort si l'homme qui t'avait tué pensait l'avoir fait au service de sa race ?

— Non...

— Ne l'oublie jamais, dit-il.

En compagnie de Tasha, il alla de l'autre côté du pont.

Je restai seul, appuyé contre la rambarde.

Cheysulis, Ihlinis... Nous aimons, nous haïssons et nous combattons avec la même certitude.

Je frissonnai dans le vent glacé.

L'Océan Idrien est instable ; calme un jour, agité le lendemain. Au large de Solinde, près des îles d'Atvia et d'Erinn, il se déchaîna. Je découvris que je n'avais pas le pied marin par gros temps.

Je me traînai sur le pont quand le navire commença à craquer de façon alarmante. Je cherchai Ian.

Je fus trempé en quelques instants. La lumière était étrangement ocre. Mon estomac se rebella contre les mouvements incessants du navire.

Ian arriva derrière moi.

— Le capitaine nous suggère de descendre dans nos cabines.

— Non, marmonnai-je. Ici, au moins, je peux respirer !

— Ah ? fit-il, une lueur d'amusement dans les yeux. ( Puis il redevint sérieux. ) Niall, il a raison. Les vagues risquent de nous emporter.

Je regardai Ian ; lui aussi était trempé. L'eau faisait briller l'or de ses bracelets-lir.

— Où est Tasha ?

— Je l'ai envoyée en bas. Elle déteste l'eau. ( Il tourna la tête vers l'océan en furie. ) Par les dieux, Niall, regarde ça !

Nous n'étions pas des marins, mais il n'est pas difficile de se rendre compte qu'un orage est vraiment violent. Les vagues s'enflèrent, grossirent... Puis je levai les yeux au ciel.

— Par les dieux, Ian ! On dirait que les cieux sont vivants !

Le vaisseau plongea, proue en avant. Je m'accrochai à la rambarde.

En vain. La vague monstrueuse s'abattit sur moi et m'entraîna. Je parvins à me rattraper à un filin. Sonné, du sang coulant de mon nez, je marmonnai :

— Ian... Où es-tu, rujho ?

— Niall ! entendis-je dans le lointain. Où es-tu ?

— Ici !

Le son de ma propre voix me parvenait à peine, dominé par le rugissement de l'orage.

Quelque chose me transperça la jambe. Je lâchai ma corde et glissai le long du pont incliné, vers la rambarde.

Un puma rugit.

Tasha, sans doute, à la recherche de son lir.

Je rampai, puis saisis quelque chose de solide, en bois. Des éclairs illuminèrent le pont ; Tasha était blottie contre un énorme coffre qui semblait fixé solidement au vaisseau.

Accordant mes mouvements à ceux du navire, je lâchai ma prise et courus. Je m'affalai contre le puma terrorisé et agrippai la poignée de cuivre du coffre.

— Tasha, Tasha, shansu, ma belle... L'orage va se terminer... Où est ton lir ?

Je savais qu'elle ne pouvait pas me répondre, mais je ne pus m'empêcher de poser la question.

Le puma retroussa les babines et gronda, de rage et de douleur.

Alors je remarquai une profonde déchirure dans son flanc. Elle saignait abondamment, l'eau de mer empêchant la blessure de se refermer.

— Non ! criai-je. Ne meurs pas, Tasha ! Sinon, Ian est perdu !

Une corde me frappa au visage, me renversant sur le pont. Je sentis la douleur dans ma joue et dans mon œil. Tâtonnant, je localisai la coupure, sur ma pommette et en travers de ma paupière, déjà enflée.

Tasha gémissait de douleur et d'épuisement. Si Ian était encore vivant, la fin de Tasha le forcerait à pratiquer le rituel de mort.

Je rampai vers elle, enlevai mon pourpoint trempé et l'appuyai contre la blessure pour essayer d'arrêter le sang. Je frissonnai. Ma joue me faisait affreusement mal ; je n'y voyais plus que de l'œil gauche.

Le vaisseau frémit, puis s'arrêta net. Projeté sur le pont, je commençai à glisser vers l'eau. Au dernier moment, je fus arrêté par des gréements et ramené contre le pont. Tasha fut emportée par le flot ; elle tomba à l'eau.

Je ne pus que murmurer le nom de mon frère et celui de son lir.

Le vaisseau gémit quand la coque se fracassa contre des rochers. Je savais ce que cela signifiait.

— La terre ? Comment est-ce possible ?

Je me débattis dans les gréements. Le navire ne bougeait plus, mais il était incliné selon un angle tel qu'il n'y avait plus de pont où j'aurais pu me tenir debout. Je lâchai prise à cause de la force des vagues.

— Niall.

Je levai la tête et vis la femme accrochée à un espar. L'orage avait cessé ; la lune inondait Lillith d'une lumière argentée.

Elle me tendit la main, son sourire enjôleur promettant la survie.

— C'est votre choix, dit-elle. Je ne déciderai pas à votre place.

— Et... le prix de l'aide d'une Ihlinie ?

— La vie de votre frère, dit-elle, et celle de son lir.

— Jamais ! criai-je.

Je crachai. Puis je la maudis.

— Tant pis pour vous, dit-elle.

Sa main s'éleva avec grâce ; une flamme pourpre en jaillit et dansa dans sa paume. Elle porta ses doigts à sa bouche et souffla sur la flamme. Dans une colonne de fumée, Lillith disparut.

— Par les dieux, si vous me voulez, vous serez obligée de venir me chercher !

L'espar auquel Lillith s'était accrochée se rompit. II tomba et m'entortilla dans ses gréements. Un poids immense m'écrasa la poitrine.

Impuissant, je tombai dans la mer.

La piste du loup blanc
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